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HISTOIRE DE MATHILDE, LA LIBELLULE DÉPRIMÉE

 

Il était une fois une jeune libellule qui était née un 13 juillet dans un endroit ensoleillé et riant, aux abords d’une petite pièce d’eau des Vosges, peu profonde et entourée de grands arbres et de prés très verts, d’une dimension raisonnable, se situant approximativement entre la grande mare et le petit étang. Elle vivait heureuse entre sa maman, son papa et une ribambelle de frères et de sœurs qui ressemblaient soit à leur maman, soit à leur papa, mais tous étaient très gracieux quand ils faisaient vibrer leurs ailes d’un vert diaphane au-dessus de l’étang dont l’onde très claire leur permettait d’apercevoir parfois leur reflet avec une petite pointe d’orgueil somme toute très légitime.

Tout se passa bien jusqu’au jour où notre jeune libellule appelée Mathilde fut en âge d’aller à l’école. Jusque-là, elle était insouciante et n’avait de préoccupation que de dormir à l’ombre d’une fleur, de se nourrir en plein vol ou encore de faire des courses de vitesse avec ses petits frères au-dessus de l’étang. On était le premier septembre, c’était la rentrée et Mathilde n’échappait pas à la règle : il fallait aller à l’école des Libellules pour apprendre tout ce qu’une libellule doit savoir pour ne pas paraître inculte auprès de ses semblables.

Tout se passa bien au début. La maîtresse, un bel insecte entre deux âges, assez trapue mais élégante tout de même, au corselet ajusté et très près du corps, aux lunettes cerclées d’or, l’air sérieux mais accorte cependant, les accueillit à l’entrée de la classe. Ensuite, elle les fit asseoir en silence, ce qui fut difficile pour George, un gros élève vrombissant qui ne cessait de secouer ses ailes en ricanant. Quand le calme fut revenu, la maîtresse dit qu’elle allait leur en apprendre un peu plus sur leurs origines et les pria de copier ce qu’elle allait dire. Mathilde s’exécuta sans rechigner et ouvrit grand ses oreilles pour ne rien perdre de la leçon. Après tout, une libellule savante, c’est aussi bien qu’une petite écervelée qui ne pense qu’à jouer et se nourrir, ou voleter avec insouciance de fleur en fleur, pensa-t-elle.

La maîtresse leur enseigna en premier lieu que l’origine du mot Libellule venait du latin et qu’il signifiait balance à cause de la position des ailes au repos. C’était bien et amusant de savoir ça, pensa Mathilde. Mais lorsqu’elle apprit sans ménagement aucun qu’elle, mignonne libellule, éthérée, délicate et vaporeuse, appartenait à l’Ordre des Odonates anisoptères, un nuage de tristesse et de découragement passa devant ses prunelles déjà bien grises. Elle qui avait une âme de poète et s’inventait des chansons où le mot libellule avec quatre L (quatre ailes) revenait régulièrement dans ses rimes, ne put se résoudre à l’idée qu’un aussi vilain mot puisse désigner sa famille ! Leur famille à tous ! Ensuite, elle apprit avec effroi que les segments de son corps étaient composés de tergites, ou mieux de notum, mot également très laid. Des larmes se formèrent au bord de ses paupières, et elle eut bien du mal à les contenir. Elle ne dut son salut qu’à la myopie de Madame Delair qui interpelait pour la énième fois cet insupportable George, lequel, au lieu de s’intéresser à la leçon, dissipait toute la classe en imitant la voix du bourdon fébrile.

En revanche, le mot élytre lui plut bien, c’était un mot assez joli qui remplaçait avantageusement le mot ailes, trop courant et trop galvaudé, pensa-t-elle. Mais quand la maîtresse osa prétendre que les papas de leur famille étaient agressifs et défendaient ardemment leur territoire, elle se leva sans permission et prit un air indigné en expliquant à la maîtresse que son papa à elle était le meilleur des pères et qu’il ne s’était encore jamais battu avec aucun ennemi de son espèce, ni d’aucune autre espèce d’ailleurs. Madame Delair fit asseoir l’insolente qui avait osé la contrer et l’avertit qu’à la prochaine incartade, elle serait privée de la sortie prévue le lendemain au-dessus du sentier pédagogique qui leur permettrait de découvrir la faune et la flore des lieux. Puis elle reprit son cours de sa voix de libellule savante en s’appliquant à bien prononcer chaque mot et à avoir une diction claire et compréhensible par tous.

« Reprenons la leçon, dit Madame Delair d’un ton sévère, je vous parlais donc de l’abdomen de notre espèce, eh bien sachez que du fait qu’il est large et aplati notre nom savant est la libellule déprimée…Oui, je sais, cessez vos protestations, mais comprenez que le mot déprimé ne signifie pas, comme vous pourriez le croire…

Ce fut le coup de grâce. Tous les élèves se regardèrent avec des mines déconfites, certains versèrent quelques larmes, les plus sensibles éclatèrent en sanglots, et Mathilde, quant à elle, s’évanouit tout simplement, pour ne plus supporter le poids de cette nouvelle insupportable. Libellule déprimée, voilà pourquoi elle avait fait l’effort ce matin de se lever plus tôt que de coutume, de soigner sa toilette et son look, d’accélérer l’allure de son vol au risque de froisser ses jeunes ailes, et tout ceci pour apprendre, devinez quoi, qu’elle n’était qu’une simple et misérable libellule déprimée, qui serait, à coup sûr, moquée et vilipendée par ses cousines les grandes libellules au vol majestueux, à l’assurance et à l’aplomb égaux en toutes circonstances.

Quand la cloche sonna, tous se levèrent sans dire un mot, même George qui n’avait plus le cœur à imiter le moindre insecte, pas même le bruit de sa propre espèce et c’est le cœur bien lourd qu’ils regagnèrent leur domicile, aux quatre coins de l’étang. Arrivée à la maison, la maman de Mathilde s’aperçut, à la mine défaite de sa fille, que quelque chose n’allait pas. Mathilde lui raconta sa journée et la leçon de la maîtresse ainsi que le vilain nom que l’on donnait à leur espèce ! Et elle versa encore quelques larmes sincères tout en se blottissant sous l’aile protectrice de sa mère. Maman Libellule essuya les larmes de sa fille avec une feuille délicate cueillie sur la berge et lui fit cette révélation :

« Ma chère enfant, sèche tes larmes, ce que t’a dit Madame Delair, et c’est son droit, est inexact, ne lui en voulons pas, car elle n’est pas censée connaître tous les parents d’élèves, surtout en ce début d’année. Il faut que je t’apprenne que nous n’appartenons pas, ton père et moi, à cette vilaine espèce des libellules déprimées, mais à la famille des zygoptères (oui, ce nom est un peu barbare j’en conviens, mais assez drôle également), et tu seras complètement rassurée quand je te dirai qu’on nous surnomme tout simplement (hommes ou femmes de l’espèce) les demoiselles, oui, tu as bien entendu, les DEMOISELLES, voilà un surnom charmant, ne trouves-tu pas ? C’est pourquoi nous avons un corps plus grêle que les autres et que nos ailes se replient au repos. Sache aussi que nos larves ne s’appelle pas larves, mais prennent le joli nom de naïades. Cela te console-t-il au moins ?

Enfin, et tout va s’éclaircir pour toi à présent, l’étang où nous vivons ton père et moi depuis notre mariage dans ce joli coin des Vosges s’appelle La Demoiselle, comprends-tu maintenant d’où vient l’origine de ce nom ? C’est NOUS qui lui avons donné notre nom, n’est-ce pas le plus grand des honneurs rendu à notre espèce ? »

Mathilde pleurait, mais de joie cette fois. Elle se promit d’en avertir dès demain la maîtresse et de la prier de rectifier ce point erroné de la leçon afin que plus personne n’emploie à son endroit et à celui de toute sa famille ce vilain mot de libellule déprimée.

Puis, l’âme et l’élytre légers, elle regagna sa chambre pour aller écrire un nouveau poème qui serait sans doute le plus beau qu’elle ait jamais écrit.

 

FIN

 

Cloclo, en souvenir d'une belle journée (16 août) dans les Vosges où nous avons appris l'existence, sur cet étang, de la "libellule déprimée".