30 mai 2012

Un, deux, trois, soleil !

enfanttoit

 

Lulu, c’est le plus petit de la classe de Madame Ticheur, il est petit, mais il a l’esprit vif, s’il a de mauvaises notes, c’est qu’il n’est jamais là vraiment avec les autres. Son imagination vagabonde toujours vers des contrées lointaines, des pays enchantés qu’il est le seul à entrevoir. Il voit des fées, des lutins et même d’horribles monstres dans les nuages, sur la terre la forme d’un arbre lui rappelle le vieux monsieur bossu du cinquième, dans son pardessus brun, quand il s’éloigne avec sa canne. Une flaque d’eau ? Il y retrouve les contours de la carte de France, ou de l’Afrique, une ombre allongée lui fait penser à son chat, avec des moustaches énormes et une queue qui n’en finit pas.

-         Lulu ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

Lulu est dans un rêve qui ne s’achèvera que la nuit, au cœur de son sommeil. Car Lulu ne rêve pas, du moins le croit-il, car sa vie lui suffit, sa vie est un songe perpétuel, entrecoupé de quelques réalités incontournables.

Lulu a eu du mal à s’adapter à l’école, aux rythmes scolaires, au silence imposé, aux jeux bruyants et désordonnés des autres gamins de la classe. Au ballon, Il est si maladroit qu’il n’atteint jamais sa cible, aux billes, c’est un désastre, Lulu ne sait pas contrôler ses mouvements et la bille échoue souvent au plus mauvais endroit : un tas de feuilles mortes ou une crevasse de la cour. Lulu passe plus de temps à chercher sa bille qu’à jouer. C’est pourquoi il a été évincé par les autres et a juste le droit de les regarder.

Lulu n’a pas besoin de carte de géographie pour apprendre les rivières et les fleuves, il lui suffit de consulter les lignes au creux de sa paume pour y voir se rencontrer les rivières et les fleuves, il y découvre distinctement la Seine, la Loire et le Rhône, le plus large de tous…, il y voit aussi des deltas, des embouchures, des sources et des  cascades. Parfois, Lulu serre ses poings très fort, pour éviter les inondations et les débordements des rivières en crue…

Lulu s’appuie contre un marronnier et attend la fin de la récréation. Le soleil brille derrière la cheminée de la maison voisine. On le dirait coupé en deux. Lulu tend sa main droite en sa direction, écarte les cinq doigts de sa petite main et voilà qu’une nouvelle fleur est née dans la cour de l’école. Lulu est fasciné par le soleil et par la lune et par toutes ces petites lumières qui brillent la nuit rien que pour lui seul. Il se demande qui peut donc les allumer ainsi une à une le soir pour les éteindre à son réveil. Et qui peut couper parfois la lune en quartiers d’orange (ou de citron, ou même de melon) suspendus dans le ciel, il aimerait monter jusqu’à elle pour en grignoter de petits morceaux.

Lorsque la lune ronde et pleine descend à l’horizon en  prenant des proportions monstrueuses, Lulu se demande comment elle fera demain pour remonter dans le ciel et reprendre sa place. Au début, il croyait qu’elle s’était écrasée quelque part dans la mer, et qu’on ne la reverrait plus jamais.  Quand il l’a revue la nuit suivante, il a d’abord pensé qu’on avait remplacé la lune morte par une autre vivante, et puis, sans trop savoir pourquoi, il avait décidé dans sa petite tête d’enfant,  qu’il s’agissait bien de la même.

Un deux trois…soleil. Lulu découvre ce nouveau jeu, mais il n’est pas convié à y participer. Pourtant, il aimerait bien, à cause du mot soleil.  C’est Cédric qui compte, face au mur du préau. Quand il se retourne d’un geste rapide en criant : soleil ! Les trois autres s’arrêtent net. Enzo a la jambe droite en l’air, Pierre, le bras tendu,  Victor a fermé les yeux ils ont l’air de pantins désarticulés et comiques. Seul Lucas a les deux pieds sur la terre. Cédric prend un plaisir quasi sadique à les contempler ainsi en se demandant combien de temps ils pourront tenir sans bouger. Chacun désire gagner la partir en arrivant le premier au but.


Un deux, trois…c’est une feinte, Cédric se retourne plus vite que prévu et surprend les quatre garnements en plein flagrant délit de mouvement. « Tricheur ! », crie Enzo. « Vendu ! » enchaîne Victor. Les autres boudent un instant, découragés et déçus. Puis s’enfuient gaîment à l’autre bout de la cour pour y retrouver une autre bande. Lulu, toujours aussi solitaire,  quitte son marronnier, déçu de voir le soleil se cacher derrière l’immeuble d ‘en face.

Lorsque la cloche sonne, tout ce petit monde converge vers sa classe respective, en se rangeant en silence (si possible) et deux par deux, comme le veut le règlement.


Seul Lulu manque à l’appel, mais personne ne s’en est aperçu. Enfin, pas encore. Lulu, souple comme une liane, a grimpé les quatre étages de l’établissement et se retrouve dans une espèce de mansarde un peu vétuste. C’est la première fois qu’il vient là et son petit cœur bat très fort à l’idée de découvrir cet endroit poussiéreux et plein de mystère. De là, il aura une vue plus large sur le ciel, l’horizon et surtout sur son ami le soleil qui s ‘offre à lui dans toutes ses rondeurs  belles et chaudes. Lulu s’avance vers la fenêtre. Il aperçoit la cour et le préau, puis son marronnier, le panier de basket, les trous à billes, tous ces jeux qui lui sont interdits…

Au niveau de la fenêtre se trouve une petite avancée du toit, il serait mieux, sans doute, pour contempler ce spectacle grandiose qu’il n’a jamais pu observer aussi bien auparavant.  Il enjambe la fenêtre, en faisant attention de ne pas glisser. Mais la réverbération du soleil est intense à ce moment de la journée et Lulu, aveuglé par la lumière qui l’éblouit est obligé de fermer les yeux et se sent tout à coup emporté par des sensations nouvelles, une sorte d’étourdissement, qu’il ne peut ni identifier ni maîtriser. Pris de vertige, Lulu, dans un état second, tente de se ressaisir et se sent tout à coup pousser des ailes : il se croit tantôt libellule, papillon, oiseau de paradis, ou simplement petit homme volant vers le soleil qui l’appelle, là-bas, de toutes ses forces…

Un, Lulu fait un petit pas en avant,

deux, il n’a plus vraiment conscience de ses actes, la tête lui tourne, le sol se dérobe sous ses pieds,

trois, au bord du toit, il lève un bras au ciel, en tentant de garder l’équilibre, comme au jeu de tout à l’heure…

Un, deux trois, sol… ce fut comme un appel absolu, une invite irrésistible vers l’horizon, vers les lutins et les fées cachés dans les nuages, vers la lune toute ronde qu'il retrouverait cette nuit, le soleil son ami qui l’attendait, là-haut, à l’horizon, pour l’emmener vers un au-delà chargé de tant de mystères et de tant de promesses…

Ce fut l’appel incontournable de l’Invisible, la vie qui s’envolait à tire-d’aile pour fuir la magie tragique et inaccessible d’un simple jeu d’enfants.

 

Cloclo, 30 mai 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par plumeagile02 à 14:51 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Un, deux, trois, soleil !

    J'aime beaucoup cette histoire d'un enfant rêveur. Et magré la finale bien douloureuse, très inhabituelle dans tes écrits, une certaine douceur se communique vers mon imaginaire.

    Posté par Mony, 30 mai 2012 à 18:12 | | Répondre
  • un doute plane

    j'ai voulu laisser planer le doute sur la fin, Lulu ne se suicide pas, je pense, il est juste pris au piège de ses rêveries... et je ne pouvais pas terminer l'histoire autrement... Bonne soirée à toi. Bises. cloclo

    Posté par cloclo, 30 mai 2012 à 18:50 | | Répondre
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