13 juin 2010

Les adieux sans larmes

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Quand il la vit là, étendue sans vie, mais encore belle,  presque souriante  sur son lit, il crut bien un instant contempler sa propre mort. Tant ce visage aimé, familier, auquel, en vieillissant, il se mettait de plus en plus à   ressembler, lui évoquait le moment où la vie, tout doucement, sortirait de son propre corps, sur la pointe des pieds, pour ne plus jamais y revenir.

***

Te souviens-tu de mon premier sourire, de mes cris dans la nuit, de mes peurs nocturnes engendrées comme pour tous les enfants par une trop vive imagination ? Tu m'aidais à chercher sous mon  lit le fameux peuthomme* qui avait bien pu s'y cacher, et au bout d'un moment, il fallait se rendre à l'évidence, il n'y avait rien sous le lit que quelques moutons de poussière et deux ou trois jouets.

Te souviens-tu de mes genoux couronnés que tu badigeonnais avec douceur d'un peu de teinture d'iode, ah ! comme je criais quand le liquide froid atteignait mes chairs à vif... tu ne paniquais jamais et trouvais toujours le remède adapté à chacun de mes petits bobos de l'époque.

 Te souviens tu de mon premier jour d'école, je baissais la tête en regardant mes pieds et t'ai quittée sans un regard pour ne pas que tu me voies pleurer...

Et de mon premier chagrin d'amour ? J'avais dix ans, elle était belle, mais si lointaine, si dédaigneuse, je n'osais pas lui avouer ma flamme et toi, tu me consolais en m'apprenant la patience, la persévérance et l'espoir.

Te souviens-tu de mes vingt ans ? On avait fait une grande fête en famille, tous les cousins étaient réunis, tonton Jules nous a joué du Benny Bennet sur son saxo, oncle Henri au piano et tonton Alphonse nous ont interprété le grand air de la Muette. Ah ! C'était le bon temps ! Toi et papa, vous dansiez comme de jeunes mariés en vous serrant très fort l'un contre l'autre ! C'était une valse de Vienne, Premier sourire de printemps, je crois, oui, malgré vos 45 ans, votre amour était toujours aussi fort.

Mariette nous a fait une démonstration endiablée de son joli houla-oup jaune fluo, on a compté les tours tous en choeur, elle n'était pas peu fière de sa performance.

Sur les 3 heures du matin, on était tous un peu paf et il a fallu aller coucher Alphonse d'urgence, parce que de sa belle voix de ténor classique, ne sortaient plus seulement les grands tubes qui avaient fait  sa gloire à l'époque,  mais des chansons de corps de garde d'un goût très très douteux. Les femmes se bouchaient les oreilles en hurlant et les hommes se tenaient les côtes en laissant éclater leur joie.

Et puis, ce fut la séparation, papa nous a quittés après une courte maladie, sa présence, sa gentillesse, sa gaîté nous ont beaucoup manqué , à toi surtout qui l'avais tant aimé.

Et te voici à ton tour sur ce lit, là, sans vie, toi qui fus la vie même. On dirait que tu vas te réveiller subitement et répondre à mes questions,  ajouter des détails ou rectifier mon récit, en disant : tu t'es trompé, chéri, ce n'était pas premier sourire de printemps, mais Sang viennois sur lequel nous dansions...et je te répondrais, mais oui, c'est exact, quelle mémoire, ma petite maman chérie...

La porte s'ouvre sans bruit,  c'est ton frère Jules, ton préféré, avec qui vous avez tant joué, me disais-tu, dans ton enfance. le complice, le confident, celui à qui tu racontais tous tes petits secrets. Et cette complicité s'est prolongée très loin dans vos vies, vous n'avez jamais coupé les liens, malgré vos destins différents, vos mariages, vos obligations respectives.

Jules se penche vers toi et dépose un baiser sur ta joue refroidie, il ne pleure pas, ce n'était pas l'habitude dans les familles d'autrefois, on restait digne devant le malheur, même si l'on allait s'épancher plus tard à l'abri de tout regard. Cela s'appelait la pudeur.

Mon oncle s'attarde un moment encore près du lit   sans dire un mot,  droit comme un i malgré son grand âge et la douleur que je sens présente en dépit de  son mutisme, puis il se retourne vers moi, m'embrasse, selon nos coutumes, à trois reprises, comme pour bien me rappeler  les indéfectibles liens de nos  parentèles. Son regard  est plein de tendresse et d'amour.

Puis il ferme doucement la porte sur lui et sort .

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* peuthomme. C'est ainsi qu'on appelle le méchant personnage qui fait peur aux enfants dans les Vosges (adj. peut, peute, vilain, méchant)

bulle

Posté par plumeagile02 à 10:04 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Les adieux sans larmes

    Très émouvant...Bises.Jacqueline
    PS Le Peuthomme ! un de mes plus anciens souvenirs:je devais avoir moins de cinq ans et la jeune fille qui nous gardait ma soeur et moi nous avait menacées de le faire intervenir .C'est la première fois que j'entendais parler de lui mais je ne l'ai pas oublié...

    Posté par jacqueline Mandr, 13 juin 2010 à 10:35 | | Répondre
  • peuthomme

    Quant à moi, toute mon enfance a été bercée par ce vilain monsieur, mais comme j'étais en principe une petite fille très sage, je n'ai pas eu trop affaire à lui... Quand j'étais méchante , ma tante me disait : je vais te mettre la tête entre les deux oreilles, ou encore : je vais te peler les dents, ce qui me faisait très peur. bises. cloclo

    Posté par plumeagile02, 13 juin 2010 à 11:07 | | Répondre
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