PITCHIPOÏ
Rafle du 17 août 1942 : 530 enfants de moins de seize ans.
Les enfants juifs provisoirement épargnés et enfermés dans ces baraques aux dimensions réduites, n’avaient alors, pour survivre, que la force de leurs imaginations enfantines. Ils s'inventèrent un monde bien à eux, avec leurs personnages, leurs rites, leurs plaisirs. Emprunté à une vieille légende yiddish, sorte de pendant d'Alice au pays des merveilles, ils firent de Pitchipoï leur terrain de jeu favori, où il faisait bon vivre, où l'on chantait et dansait sur des chemins couverts de fleurs, où l'on mangeait et buvait à satiété et où, bien au chaud, dans les bras de papa et maman, on se laissait endormir par de jolies berceuses, tandis qu'ils vous couvraient de baisers.
19 août : 373 enfants de moins de treize ans.
C'était cela Pitchipoï ! On prononçait son nom en cachette, quand on était juste entre nous, loin des oreilles indiscrètes et des redoutables gardiens et kapos, et quand l'un de nous paraissait triste, malade, désemparé, il suffisait que son voisin murmure à son oreille : "pitchipoï, pitchipoï" et le petit être affaibli et amaigri par des journées de famine, esquissant un pâle sourire, reprenait un peu de vie.
21 août : 544 enfants de moins de quatorze ans.
A Pitchipoï, il fera beau et on mangera tout ce que l'on voudra. A Pitchipoï, la locomotive sifflera des airs de chansons. Et elle toussera pour éclaircir sa voix. Et nous chanterons avec elle. Et nous boirons des sirops de menthe et de grenadine, et nous mangerons des glaces à la vanille. Bonjour, les amis, bonjour les amies, reprendrez-vous un peu de gâteau au chocolat et de sucre d'orge ?
Les plus petits restent bouche-bée, ils réclament les sucreries et les bonbons au miel, les plus grands tempèrent leur impatience, oui, ils en auront bientôt, il suffira d'attendre un peu ... Les bambins s'endorment un pouce dans la bouche, rassurés par les grands, confiants en l'avenir... Que pourrait-il leur arriver de mal, ils n'ont rien fait à personne, à leur âge, ils ne connaissent ni la haine, ni le mensonge, ni la violence, ni la noire injustice, et ignorent complétement ce qu'est la barbarie des Hommes.
24 août : 553 enfants de moins de dix-sept ans.
A Pitchipoï, le pays des merveilles, il ya aussi de grands cygnes blancs qui nagent sur des eaux limpides, des oies sauvages qui vous emportent sur leurs ailes, des chevaux bleus et des tortues qui parlent, des fontaines de nougat et des rivières de chocolat, du jus d'orange qui coule à flot, des fenêtres avec de petits carreaux, des violons et des musiques si douces qu'elles vous fendent l'âme, il y a, il y a...
Un jour, à Pitchipoï, on accueillit de nouveaux arrivants. C'était tout un wagon d'hommes et de femmes, et d'enfants fatigués, épuisés par un si grand voyage. Les enfants de Pitchipoï virent débarquer un grand homme débonnaire, qui ne ressemblait à aucun homme du camp, parce que contrairement à tous les autres, il avait l'air gai et parce que même il riait. Cela ne leur échappa pas. Il tenait par la main un tout petit garçon, qui avait l'air heureux, lui aussi, et sautillait avec grâce. Le papa et son enfant passèrent devant le bâtiment, et en longeant la fenêtre ouverte, leur fit un signe de la main.
26 août : 400 enfants de moins de douze ans.
Tra la la, tra la la, entendez-vous la chanson sautillante ? A Pitchipoï, la petite souris, là-bas, au fond du noir cachot, se transformera en fée, elle viendra nous prendre tous par la main et nous emmènera dans son beau pays bleu, elle nous conduira sur son grand traîneau blanc, sur ses rennes d'argent, en avant, les amis, en avant pour un très beau voyage, tra la la, en avant pour Pitchipoï !
Au passage des deux silhouettes, le silence s’est fait dans le baraquement. C'est alors que tous entendent distinctement ce que le papa dit à son petit garçon, d'une voix sonore, joyeuse et entraînante :
"Allez, petit, pas de souci, on va être bien ici , tous les deux, au pays de Pitchipoï " !
Au total : onze mille enfants pour le gaz et le feu.
Puis le vent se leva pour disperser les cendres et la fumée monta droit devant elle pour s'en aller rejoindre le pays des anges.
© cloclo, remanié le 8 mars 2009
Commentaires sur PITCHIPOÏ






















